Behind China Growth

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Tout est là ! Dans les images brutes, les coulisses de la croissance chinoise apparaissent.

D’abord, la fierté des corps devant des machines géantes, la détermination des visages et surtout, cette confiance implacable des regards.
Ces hommes et ces femmes sont les véritables muscles de l’économie chinoise. Ils incarnent la puissance du nouvel empire-continent qui fascine souvent, et inquiète parfois. Mais point de mise en scène racoleuse de travailleurs partis à la conquête du vieux monde, ni d’ode mélancolique à un prolétariat trahi par les nouveaux capitalistes de Pékin.

“ Chinese Workers ” est un document sobre ; la rencontre rare avec des ouvriers et des ouvrières d’usines géantes installées aux marches de Pékin et de Tianjin dans quelques-unes des plus grandes zones industrielles du pays. Des hommes et des femmes qui, au fil des mois, ont laissé, comme rarement, poindre dans leurs poses et leurs confessions, leurs bonheurs et leurs inquiétudes.

Il y a les bien nés, dans les grandes villes du pays, loin des campagnes toujours moyenâgeuses. Ils jouissent du bon “ hukou ”, le passeport intérieur qui régit les existences.

Obsédées par le contrôle des masses et leur projet de planification économique, les autorités communistes ont instauré, dès 1958, ce document qui attribue, à vie, à chaque Chinois un lieu de résidence et une fonction économique. “ Rural ” ou “ urbain ”, le petit livret de couleur brune, frappé de l'emblème national de la République populaire, contient des informations sur l'environnement familial, l'adresse, le groupe ethnique, la religion ou encore le lieu de travail de son détenteur.

S’il a été assoupli dans les années 80, puis les années 90, pour permettre l’afflux d’une nouvelle force de travail dans les villes de l’est lentement initiées au capitalisme, le “ hukou ” n’a jamais été aboli. Il donne encore droit à de précieux avantages sociaux dans la seule province d’origine.

Wu Qinxin, le grutier de l’atelier de Pékin, n’en profite pas. Venu de province, il est toujours considéré, par l’administration, comme “ un étranger ” à Pékin et ne peut donc prétendre aux aides à la scolarisation. Il doit aussi acquitter plus de taxes que ses équipiers nés dans la capitale. Pour des raisons similaires, son collègue Ye Qisheng doit lui aussi vivre loin de son épouse et de sa fille.

À l’usine, les maris, les fils, les épouses, loin ou proche, sont de toutes les conversations. L’enfant unique obsède les parents chinois qui se démènent pour construire, à leur progéniture, un demain meilleur que le leur. Plusieurs ouvriers, et c’est rare, reconnaissent au fil des entretiens, une deuxième naissance, complexe et coûteuse.

Parfois, ils ont du déménager, changer d’entreprise pour pouvoir garder cet enfant interdit par la loi.

Wu Yifang, la soudeuse de Tianjin a carrément renoncé. Elle dit ne pas en souffrir. L’écrivain et le photographe n’en doutent pas. Ni pathos, ni jugement dans leurs images et leurs mots.

Ils ne sont là que pour montrer.

Ne vous méprenez pas, le noir et blanc n’est pas, ici, celui de Zola, de la pitié ou de la rouille. En retravaillant sur papier, dans une technique originale, des négatifs de polaroid, je veux avant tout graver les corps et leurs énergies, hors du temps.

Pas d’effet sophistiqué, pas de lumière artificielle, pas de pose imposée. Des images démaquillées dans un univers exceptionnel.

Dans leurs immenses ateliers d’Alstom Beizhong Power et de Tianjin Alstom Hydro, tous les employés du groupe français travaillent à la construction de turbines et de générateurs destinés à la fabrication d’électricité. Leurs carnets de commandes sont pleins, alimentés par les vertigineux besoins en énergie du pays et de ses 1,3 milliards d’habitants. Ouverte au monde et surtout aux investissements étrangers depuis le début des années 80, par Deng Xiaoping, la Chine vit une nouvelle révolution.

Si le pays comptait, en 1976, à la mort de Mao, pour moins de 1 % des exportations mondiales, elle en a représenté, en 2005, 7 %.

Devenue la quatrième puissance économique, devant la France, elle génère plus de 5,5 % du PIB de la planète. Une performance qui a nécessité le lancement d’un vaste programme de construction d’infrastructures électriques. D’ici 2020, les autorités prévoient la mise en service de 530 gigawatts de capacités de production. Toutes les ressources potentielles sont mobilisées : le charbon, qui assure encore 70% de la production de courant, le gaz, le nucléaire ainsi que l’hydroélectricité. Tous les hommes et les femmes photographiés dans ce livre participent à cet ambitieux projet.

Dans les ateliers de Tianjin, ils sont ainsi un millier à façonner, assembler et souder quelques-unes des plus grosses turbines hydrauliques du monde, capables d’atteindre une puissance unitaire de 800MW, l’équivalent d’une petite tranche nucléaire.

Ces structures de plusieurs tonnes apparaissent au fil des images dans le paysage immédiat de leurs artisans, les outils encore à la main.

Avec ces images exceptionnelles, “ Behind the Chinese growth ” montrera, au fil de ses pages, à ceux qui en doutent parfois, que la Chine n’est pas un monstre froid, simplement obsédé par ses indicateurs de performance ou ses parts de marché à l’étranger. Son essor est le fruit de l’agrégation d’histoires personnelles. Une mutation humaine.

Texte © Pierre BESSARD