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Le 14e Mois de la photo à Montréal Les artistes et l’iconocratie La condition postphotographique, reflet d’une époque d’images by Jérôme Delgado – Collaborateur | Arts visuels

En 1989, lorsque le Mois de la photo à Montréal a vu le jour, il fallait affirmer la valeur de la photographie, jusque-là trop souvent considérée comme un art de second ordre. Vingt-six ans plus tard, la 14e édition d’un événement qui se présente désormais comme la « biennale internationale de l’image contemporaine » rajuste le tir. L’ère de la photo canon est désuète, nous voici dans la postphotographie. Les temps changent.

 

C’est sous le thème de la « condition postphotographique » qu’ont été sélectionnés 25 artistes ou collectifs de 11 pays. L’artiste et auteur catalan Joan Fontcuberta est le responsable de cette mise au point, qui s’inscrit dans une mouvance plutôt récente — Après la photographie ? était le titre du Forum de l’image de Toulouse, en 2006. Les choix du commissaire invité sont à découvrir, à compter de jeudi, aux quatre coins de la ville. Musées, maisons de la culture, galeries, centres d’artistes : après 26 ans et 14 éditions, les manières de faire demeurent les mêmes au Mois de la photo.

 

Les temps, eux, ont changé, et pour refléter ceux qui ont favorisé l’éclosion de la vie numérique, Joan Fontcuberta, rencontré à une semaine du début de la fête, se montre imagé : « Une météorite est tombée, elle a modifié le climat et il a fallu s’adapter. » En termes de photographie, ça s’est traduit par une plus grande accessibilité aux caméras, par une plus grande circulation des images et par leur présence continuelle dans nos routines.

 

La condition postphotographique vient avec un fait notoire. L’image photo, de moins en moins précieuse, a perdu en qualité. Une sorte de justice équitable s’est opérée : dans la masse de clichés, tout se vaut.

 

« La photographie est passée du statut d’écriture à celui de langage. Auparavant, il fallait être cultivé pour pouvoir lire les images. Aujourd’hui, tout le monde s’exprime à travers elles, dit Fontcuberta, observateur des technologies de longue date. L’image prévaut par-dessus [le sujet photographié]. J’appelle ça l’iconocratie. Il y en a qui diront que c’est une démocratie, d’autres, une dictature. »

 

L’agora idéale

 

Joan Fontcuberta ne tranche pas. Son travail, croit-il, consiste davantage à offrir matière à débat, et le Mois de la photo en est l’agora idéale. Les artistes qu’il a sélectionnés ont l’acuité de pointer des situations délicates.

 

Laia Abril, l’Espagnole de la cuvée 2015 — « Catalane », précise le commissaire — se penche sur le cas de l’anorexie, une problématique devenue sujet d’égoportraits. Son projet Thinspiration (2011-2015), emblématique de la postphotographie, scrute des blogues où, selon Fontcuberta, « la construction de l’identité passe par la destruction du corps ».

 

Devant le constat de défunts présents dans les réseaux sociaux, le collectif montréalais After Faceb00k travaille sur la mort et le deuil. L’installation À la douce mémoire (2015) « pointe les nouvelles topologies, comme celle d’égoportraits devant le cercueil d’un proche », note encore le commissaire.

 

À l’instar d’Abril et d’After Faceb00k, beaucoup des artistes retenus puisent dans le puits sans fond qu’est le Web. Y compris des artistes phares de « l’image contemporaine », comme le Vancouvérois Roy Arden, présent avec le diaporama de 28 144 photos The World as Will and Representation (2007). Dina Kelberman, artiste de Baltimore, proposera I’m Google, un travail entamé en 2011 et basé sur le principe de la réaction en chaîne, sans fin.

 

Accro à Internet
« Je choisis des images qui ont un mouvement particulièrement séduisant. I’m Google n’a pas de fin — à moins que ce soit pour dire qu’on défile jusqu’en bas de la page », écrit celle qui se qualifie, dans un court échange par courriel, de « terrible accro à Internet ».

 

Kelberman est le prototype de l’artiste d’aujourd’hui, qui organise et non qui crée du matériel complètement nouveau. La paternité d’une oeuvre et, en particulier, la question du droit d’auteur sont parmi les acquis que la météorite Internet a bousculés.

 

Il n’y en aura pas que pour le Web dans le 15e Mois. Des projets presque plus traditionnels seront aussi de la partie, comme celui du Montréalais Roberto Pellegrinuzzi, qui a photographié pendant un an tout ce qui l’entourait. Résultat : une installation inédite, Mémoires, d’un quart de million d’images.

 

« Le postphotographique ne concerne plus que la photographie numérique, comme ce l’était dans les années 1990 [alors que des chercheurs comme le Québécois David Thomas parlaient déjà de postphotographie]. Les années 2000 sont celles du boom de la téléphonie mobile, de la consolidation d’Internet, de l’apparition des réseaux sociaux, toute une série de dispositifs technologiques », fait remarquer Joan Fontcuberta.

 

De là le choix du commissaire pour le reportage caméra à la main de Liam Maloney. L’artiste natif de Montréal, aujourd’hui établi à Toronto, a documenté des réfugiés syriens, dont les communications par texto demeurent le dernier salut.

 

Le territoire, réel comme affectif, est une autre réalité réévaluée par la condition postphotographique. Andreas Rutkauskas, Montréalais né à Winnipeg, a exploré ce changement avec un projet qui juxtapose ses images à celles de Google Maps. Le Suisse Jacques Pugin, photojournaliste d’expérience, s’est tourné vers Google Earth pour réaliser Les cavaliers du diable (2009-2013), série sur des conflits autrement inaccessibles.

 

Le postphotographique scelle-t-il le sort de la photographie d’antan ? Non, estime Joan Fontcuberta, car il y aura toujours des « photosaures » (son terme), aussi nostalgiques que ceux qui préfèrent le cheval à l’automobile. Il sait de quoi il parle : avant de quitter Barcelone pour Montréal, il travaillait… dans sa chambre noire.

here the link: http://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/449241/le-14e-mois-de-la-photo-a-montreal

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