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China Dangerous Landscapes (Limited Edition of 800 copies + signed C Print)

Liu Bolin

75,00€

Liu Bolin, puissance de réveil
La société se croit seule, mais il y a quelqu’un.
Cette phrase attribuée à Antonin Artaud semble avoir été pensée pour désigner le travail de Liu Bolin, maître en art de métamorphoses, photographe caméléon dont la présence fantomatique mais déterminée au centre de ses paysages, est de l’ordre d’une protestation de fond contre un monde visant, dans son automaticité et sa déraison techniques, à transformer toute présence vivante en déchet potentiel.
La société se croit seule, mais il y a quelqu’un.
Un artiste mimétique, à l’homocromie variable, proteste, dans l’érection de son propre corps, force droite, vivante, dressée parmi les ruines, persévérant dans son être.
La société se croit seule, mais il y a quelqu’un.
Liu Bolin le trickster oppose à la logique du Calcul dévorant sa simple solitude, sa passivité active, son invisibilité visible, et sa surprésence dans l’effacement.
La société se croit seule mais il y a quelqu’un.
Un photographe, un performer, un activiste, adepte de la non-violence, apparaît parmi les dix mille choses, en héros presque burlesque, tel un Buster Keaton chinois dont l’excès de silence est une parole de fond perforant les bavardages.
La société se croit seule mais il y a quelqu’un.
Il y a une lettre volée, que nul ne voit d’abord, qui est un homme, corps de peinture dissimulé parmi les objets de manufactures, une vigie, une pluie d’or annonçant la venue d’un dieu de compassion.
La société se croit seule mais il y a quelqu’un.
Produire, évacuer, remplacer : ainsi fonctionne le matérialisme capitaliste, accumulant les objets de sa laideur comme autant de preuves de sa pauvreté intime.
La société se croit seule mais il y a quelqu’un.
Ces motos en attente de cavaliers, ce sont des hommes, ces sacs plastiques éventrés, ce sont des hommes, ces eaux boueuses, ces poissons morts, ce sable contaminé, ce sont des hommes.
La société se croit seule, mais il y a quelqu’un.
S’accumulent les pots de peinture, les immeubles d’habitation, les cheminées d’usines, les camps de fortune.
La société se croît seule mais il y a quelqu’un.
Il y a des âmes, il y a des ombres, il y a mille yeux d’enfants morts levés parmi les arbres.
La société se croît seule mais il y a quelqu’un.
L’air est vicié, mais le temps est à la parousie, à la résurrection des corps, à une grande union des solitudes.
La société se croit seule mais il y a quelqu’un.
Les indésirables sont une forêt qui marche, et réclament justice tant que dureront les stratégies d’empoisonnement.
La société se croit seule mais il y a quelqu’un.
La tonalité fantastique de ses images ne doit pas tromper, Liu Bolin est un réaliste, c’est-à-dire que toute stratégie est bonne pour appuyer sa vision, qui est aussi une cause.
Si sa méthode paraît parfois répétitive, c’est qu’elle doit l’être, et que les murs ne s’effondrent que de l’entêtement du marteau contre la pierre.
Reconnu internationalement depuis sa première exposition personnelle en 1998 à Pékin, L’homme invisible impose, dans les paysages qu’ils révèlent en s’y cachant, l’irréductibilité de sa silhouette, quel que soit le contexte, tel un guetteur dans la nuit.
Les yeux sont la plupart du temps clos, mais le somnambule est peut-être bien davantage le spectateur que l’artiste en son obstination de chair et de pensée face à ce qui les nie.
Les journées sont admirables, mais l’air invisible, plein d’inconnaissables puissances, frissonne, comme si le voile de l’illusion recouvrant toutes choses se mouvait, et prenait forme humaine.
Liu Bolin insiste, agace, irrite, épie.
Impossible désormais d’échapper aux conséquences de nos actes : souveraine, la statue du Commandeur s’est levée, conscience inébranlable réclamant des comptes.
L’état s’est encore aggravé, les arbres eux-mêmes, si droits, semblent pris de fièvre, la terre flotte, le présent même est empoisonné.
Il n’y a plus de lendemain, la destruction continue est notre Béatrice.
Voit-on la force qui déchire le sol ?
Voit-on le vent qui soulève la mer ?
Voit-on le maléfice qui nous ronge ?
Voit-on la rouille sous les instruments de la modernité ?
Voit-on que sous les visages lisses domine la crispation ?
Voit-on la cent millième partie de ce qui existe ?
Comprend-on que Liu Bolin pose, en y répondant pour une grande part, la question de la fin de l’humanité ?
Notre âme est engourdie, notre corps captif, notre raison démente.
Tout semble calme, alors que règne la tempête.
La station verticale du performer est un soupçon : sommes-nous sûrs de ne pas être morts, nous qui nous croyons de pleine santé parce que nos organes palpitent encore ?
Seuls depuis longtemps, nous peuplons le vide d’illusions, qui sont des tapis et des parois de verre, un palais rempli de bombes prêtes à exploser.
Le matérialisme historique, la Révolution culturelle chinoise, la technoscience omnipotente, se nourrissent d’hypnose et de cadavres, ce sont des cadenas de diamants.
L’assassinat de l’esprit conduit à la stérilité, au ravage.
A l’art, à la parole vivante, performative, aux gestes précis et fabuleux, d’opérer le grand retournement.
Ci-gît Liu Bolin, Pierrot de grume et de charbon, géant de batailles, soldat de Xian de l’ère apocalyptique, peau de terre cuite échappée du royaume des morts, debout dans sa puissance de réveil.

Fabien Ribery

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